Voltaire, Épîtres, 1736 - Extrait

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À la suite de la condamnation par le feu de ses Lettres philosophiques, Voltaire s'est réfugié en Lorraine, à Cirey, dans le château de Madame du Châtelet. Avec cette dernière, mathématicienne et physicienne accomplie, ils échangent sur toutes sortes d'auteurs, et notamment Newton, dont elle traduira d'ailleurs les Principes Mathématiques en français.

Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix :
Vers un centre commun tout gravite à la fois.
Ce ressort si puissant, l’âme de la nature,
Était enseveli dans une nuit obscure ;
Le compas de Newton, mesurant l’univers,
Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts.
Il déploie à mes yeux, par une main savante,

De l’astre des saisons la robe étincelante :
L’émeraude, l’azur, le pourpre, le rubis,
Sont l’immortel tissu dont brillent ses habits.
Chacun de ses rayons, dans sa substance pure,
Porte en soi les couleurs dont se peint la nature ;
Et, confondus ensemble, ils éclairent nos yeux ;
Ils animent le monde, ils emplissent les cieux.
Confidents du Très-Haut, substances éternelles,
Qui brûlez de ses feux, qui couvrez de vos ailes
Le trône où votre maître est assis parmi vous,
Parlez : du grand Newton n’étiez-vous point jaloux ?
La mer entend sa voix. Je vois l’humide empire
S’élever, s’avancer vers le ciel qui l’attire :
Mais un pouvoir central arrête ses efforts ;
La mer tombe, s’affaisse, et roule vers ses bords.
Comètes, que l’on craint à l’égal du tonnerre.
Cessez d’épouvanter les peuples de la terre :
Dans une ellipse immense achevez votre cours ;
Remontez, descendez près de l’astre des jours ;
Lancez vos feux, volez, et, revenant sans cesse,
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.
Et toi, sœur du soleil, astre qui, dans les cieux,
Des sages éblouis trompais les faibles yeux,
Newton de ta carrière a marqué les limites ;
Marche, éclaire les nuits, tes bornes sont prescrites.
Terre, change de forme ; et que la pesanteur,
En abaissant le pôle, élève l’équateur [...]

Voltaire, Épîtres, épître LI, « À Madame du Châtelet sur la philosophie de Newton », 1736.

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